Travail de rue avec
les personnes sans-abri
Appelez-nous

Knut, c’est le rock ’n roll

Knut, c’est le rock ’n roll. Ou le punk. Comme vous voulez. Enfin, c’était ça, Knut. Aujourd’hui, c’est plutôt une gloire passée. Knut est danois. Il y a des années, il a accosté à Ostende, par amour. L’amour s’est éteint. Trop rangé, trop domestique à son goût. Il a tenu deux ans. Il a même travaillé quelque temps à Ostende, dans l’horeca. Et pas au noir. « I actually had a job. »
Difficile à croire quand on le voit aujourd’hui.

Notre langue commune est l’anglais. Des verbes à l’infinitif et, je crois, un accent danois. Parfois un peu de flamand occidental. À force, je me suis mis moi aussi à parler anglais avec un accent danois et je n’arrive plus à m’en débarrasser.

Knut avant et Knut aujourd’hui. La différence est énorme. 2009, il vient d’arriver à Bruxelles. Il est assis sur un banc avec George. George, psychotique et religieux comme toujours.Avec son léger accent Liégeous: « Filip, dans ces lettres aux Romains, qu’est-ce qu’il y avait au juste, dis ? » « Des plaintes, je crois, George. Des plaintes. »

Ça suffira à George pour tenir quelque temps.

À côté de lui, la silhouette imposante de Knut. À l’époque, je pensais que ce serait une rencontre sans lendemain. Il me demande si je n’ai pas une cigarette ou « a beer ». Une cigarette, oui, pas de bière. « Nice to meet you anyway. » Il veut ma carte, au cas où il resterait dans le coin. Il y a des choses qui s’annoncent d’elles-mêmes.

Deux jours plus tard, je reçois un appel un peu paniqué d’un service d’accueil général. Knut se trouverait chez eux et aurait été assez menaçant, mais il vient de s’endormir. Est-ce que je connais monsieur ? Il leur a donné ma carte : « Call him! » Et est-ce que je pourrais passer ?

À partir de ce moment-là, je vois Knut très régulièrement. C’est un conteur né. En soi, sa compagnie est agréable. Il parle de son père, toujours en vie, de sa mère, morte quand il était petit, de ses sœurs… Il aurait aussi un fils quelque part et quelques ex.

Monsieur n’a ni allocation ni adresse. Il dort à gauche et à droite. Dans des parkings. Il survit grâce à son charme et aux vols à l’étalage. Je le confronte à cela, encore et encore. Et je le préviens qu’un jour, il devra payer la facture pour chaque fois où il s’est fait arrêter pour ça.

Monsieur est convaincu qu’il a des droits en Belgique : droit à une adresse et à une allocation. J’en doute, mais je suis prêt à entreprendre avec lui toutes les démarches sociales nécessaires. Seulement, il n’arrive jamais à enchaîner quelques rendez-vous et, chaque fois que nous introduisons une demande pour une adresse ou pour quoi que ce soit d’autre, tout finit par tomber à l’eau parce que nous ne parvenons pas à réunir tous les éléments nécessaires.

L’alcool, les passages aux urgences et ses disparitions soudaines en sont, selon moi, les causes. Selon lui, c’est chaque fois la faute de quelqu’un d’autre. « They don’t like me. » Quelques passages en prison, chaque fois pour quelques mois, chaque fois pour vol à l’étalage. À juste titre. Je le lui dis aussi quand je vais lui rendre visite. Il va reprendre sa vie en main.

Je lui propose très souvent de retourner au Danemark. Nous pouvons organiser son retour, éventuellement même payer son billet. Mais il ne veut pas. « I can’t go back in these circumstances. » Je lui explique que nous ne pouvons pas améliorer sa situation ici. Lui pense que si. « You can, if you try harder. » Nous nous disputons souvent.

Nous l’avons également remis en contact avec ses sœurs et son père. Par e-mail et, de temps en temps, par téléphone. Ils sont contents d’avoir de ses nouvelles. Mais cela ne semble pas pouvoir aller beaucoup plus loin. Je ne porte aucun jugement là-dessus. Je peux imaginer qu’une personnalité comme celle de Knut puisse peser lourd dans une famille. Pour le dire joliment, il est plutôt exigeant.

Il y a aussi eu quelques tentatives qui semblaient fonctionner. Monsieur a suivi plusieurs cures de sevrage et cela se passait bien. Dans ces moments-là, il redevient très agréable. Mais il ne peut rester nulle part plus de trois semaines. Une courte cure de sevrage peut encore relever de l’aide médicale urgente. Une thérapie plus longue à « Sans Soucis » ou au « Domaine », non.

Les cures courtes apportent un peu de calme dans la vie d’une personne dépendante, mais si rien ne suit, ce n’est souvent qu’un coup d’épée dans l’eau. Ensuite, Knut doit retourner à la rue. L’ennui et l’offre font que monsieur rechute très rapidement.

Et puis il y a Knut aujourd’hui. Tant d’années plus tard, toujours à la rue. Moins flamboyant. Ce n’est pas qu’il ne cherche pas à l’être, c’est dans sa nature. Mais il y a le syndrome de Korsakoff. Toutes ces années à boire, entrecoupées de périodes d’alcoolisation massive jusqu’au coma, lui ont causé des lésions cérébrales. Il titube lorsqu’il marche, il oublie, a du mal à s’orienter et éprouve des difficultés avec la notion du temps. Il est souvent sale, parfois incontinent. Il a à peine presque soixantaine, mais en paraît beaucoup plus.

Sa santé physique lui joue également des tours. Il y a environ deux ans, Knut a été passé à tabac. Il aurait reçu tellement de coups de pied dans les jambes qu’il a développé des thromboses. Des caillots de sang susceptibles d’obstruer les veines. Très dangereux.

Il a même passé un certain temps aux soins intensifs. Nous avons eu peur qu’il n’en sorte pas. Ses problèmes de santé ont peu à peu créé un petit réseau autour de lui. La Fontaine, pour réussir de temps en temps à le mettre sous la douche et soigner ses plaies.

La maison médicale, pour coordonner ses soins. Moi, je cours d’un hôpital à l’autre, je cours après ses médicaments et je veille à ce que sa carte médicale reste en ordre. Une collaboration très intéressante et très étroite entre de nombreux services.

Mais cela reste insuffisant. Ce dont souffre monsieur engage son pronostic vital. Autrement dit, il peut en mourir. Nous ne parvenons pas à organiser quoi que ce soit de suffisamment structurel pour stabiliser sa situation. Son statut d’Européen n’ayant acquis aucun droit ici fait qu’après toutes ces années, il n’a toujours pas droit à une allocation et qu’il n’est pas entièrement couvert pour tous les soins médicaux dont il a besoin.

Gérer les médicaments d’une personne atteinte du syndrome de Korsakoff se fait normalement dans un cadre structuré. Pas dans la rue. Ce n’est pas faute d’essayer. Mais ça ne fonctionne pas.

Après une première hospitalisation, par exemple, nous avions organisé ses médicaments dans un pilulier hebdomadaire. Six médicaments différents, à trois moments de la journée. Clair et bien organisé.

Le lendemain, Knut avait réorganisé les différents comprimés à sa façon. « Filip, what pill should I take now? »

Nous avons laissé ses médicaments chez le médecin. Monsieur ne retrouvait pas son chemin : « too far for my legs ». Nous les avons laissés chez un commerçant du quartier, puis dans un centre de services. Et finalement : « I don’t want to get addicted », et il refuse encore de prendre ses médicaments. Un traitement antibiotique doit être suivi jusqu’au bout, trois fois par jour. Mission impossible.

Puisqu’il est pratiquement impossible d’organiser correctement aussi bien ses médicaments que ses soins, monsieur est régulièrement hospitalisé via les urgences. Parfois il reste quelque temps, quelques jours. Parfois on le renvoie immédiatement. Le plus souvent avec une liste interminable de médicaments. Et je n’arrive toujours pas à faire comprendre au médecin urgentiste ou au médecin du service que c’est tout simplement irréalisable.

J’ai tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises auprès de sa famille. « Knut will be Knut », m’ont-ils répondu. « He will never change. »

Je lui parle de mon inquiétude. Un jour, je vais devoir prévenir son père et ses sœurs que Knut est mort. Ou peut-être devrai-je un jour lui apprendre que son père, qui a largement dépassé les quatre-vingts ans, est décédé. Comment pourrais-je seulement l’emmener là bas pour un enterrement ? Il n’a plus de carte d’identité et, à mon avis, il n’est plus capable de voyager seul.

« Don’t be such a drama, Filip. »

Knut me confronte à moi-même. Il peut vraiment me mettre en colère. Ce n’est pourtant plus vraiment de sa faute aujourd’hui. Les lésions de son cerveau l’ont rendu tellement désorienté, tellement incapable de diriger sa propre vie, que je ne peux presque plus rien lui reprocher. Et pourtant, je me mets en colère.

Je l’ai vu passer du bon vivant, amateur de musique et de littérature, « un sacré charmeur », à un vieil homme. Et cela à une vitesse record. Faute de droits ici à Bruxelles, nous ne pouvons ni ralentir ce processus, ni l’accompagner correctement. C’est cette impuissance qui me met en colère.

Quand je travaille longtemps avec une même personne, comme c’est le cas avec Knut, il
m’arrive d’être saisi par cette question : « Qu’est-ce que je suis en train de faire, au juste ? » Parfois, j’ai vraiment l’impression de faire quelque chose simplement pour faire quelque chose.

Quand je prends un peu de recul et que je regarde tout ce qui s’est déjà passé avec monsieur, et ce qui se passe aujourd’hui, heureusement, les choses deviennent tout de même plus claires.

J’assure la communication entre les différents services et, si nécessaire, j’organise une grande concertation. Je veille à ce que monsieur soit en ordre administrativement, même s’il ne s’agit que d’une carte médicale pour l’aide médicale urgente.

J’essaie aujourd’hui de l’aider à obtenir un passeport danois afin que nous puissions organiser son retour s’il devait un jour finir par accepter l’idée de rentrer. Dans les nouvelles collaborations, j’explique ce qui a déjà été tenté, ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Je pars à la recherche de monsieur lorsqu’il faut le retrouver et j’implique autant que possible sa famille.

Knut n’est pas un cas isolé. Espagnols, Roumains, Polonais, Français… toute l’Union européenne est représentée dans les rues de Bruxelles. Certains arrivent à se débrouiller. Certains parviennent même à acquérir des droits ici en travaillant officiellement suffisamment longtemps. D’autres, comme Knut, pas du tout.

Libre circulation des marchandises et des personnes. Ça sonne bien.

Ce serait encore plus beau si ceux qui sont libres de circuler pouvaient aussi être correctement pris en charge lorsqu’ils se perdent en chemin.

Je me demande quel rôle l’Europe veut jouer pour ces personnes.