Travail de rue avec
les personnes sans-abri
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Samir

Samir est né en Algérie, mais pour presque tout le reste, il est Bruxellois. Ses parents vivaient déjà en Belgique lorsque sa mère était enceinte de lui. La famille a séjourné quelque temps en Algérie, où Samir est né, avant de revenir en Belgique lorsqu’il avait deux ans. Son enfance, sa scolarité, ses amis, son travail et, plus tard, sa famille : tout cela se passe ici.

Lorsque Samir avait douze ans, il avait la possibilité d’acquérir la nationalité belge. Son père ne le souhaitait pas. « Avant que vous ne vous en rendiez compte, vous n’aurez plus rien à voir avec notre belle Algérie », disait-il à ses fils. Pour lui, il était important qu’ils conservent leur lien avec leur pays d’origine. À cet âge-là, Samir ne se posait pas vraiment de questions à ce sujet. À dix-huit ans, il a simplement renouvelé sa carte de séjour, comme il continuerait à le faire ensuite tous les cinq ans. Pendant des années, ce n’était qu’une formalité. Jusqu’au jour où un problème est survenu et où quelque chose qui avait toujours semblé aller de soi a soudain cessé de l’être.

Il suit une formation en horticulture et, jeune, se fait une place dans le milieu bruxellois du breakdance. Apparemment, il était plutôt bon. Aujourd’hui encore, il nous arrive de croiser quelqu’un qui le connaît de cette époque. S’ensuivent alors des noms, des lieux et des histoires qui datent de bien avant que je ne le connaisse. Après ses études, Samir occupe différents emplois. Au début des années nonante, il rencontre la femme avec laquelle il aura deux enfants. Il les accompagne au club de jeunes, garde un œil sur eux lorsqu’ils jouent dans le parc et emmène son fils au football. Grâce à eux, il connaît aussi les travailleurs du secteur de la jeunesse à Woluwe-Saint-Pierre.

En 2014, son couple se sépare et il quitte le domicile familial. Il est radié d’office et perd sa carte de séjour. À partir de là, un problème administratif commence peu à peu à envahir toute sa vie. Samir tente de démontrer qu’il a vécu en Belgique pendant toutes ces années. Il rassemble des documents et des témoignages, mais ne parvient pas à remettre son séjour en ordre. Sans papiers, travailler devient impossible ; sans revenus, se loger devient difficile et, finalement, il perd aussi son logement. Les contacts avec ses enfants deviennent moins fréquents. Non pas parce qu’il ne veut pas les voir, mais parce qu’il ne veut pas les confronter à la situation dans laquelle il s’est retrouvé.

Lorsque nous le rencontrons pour la première fois en 2018, nous ne comprenons pas immédiatement à quel point sa situation est précaire. Samir est soigné et il essaiera de le rester aussi longtemps que possible, même lorsqu’il vit dans la rue. Son dossier de séjour nous semble être le principal problème. Nous le mettons en contact avec un avocat et pensons qu’un soutien juridique pourrait peut-être suffire. C’est une sérieuse sous- estimation de la situation.

Nous le perdons de vue quelque temps et le retrouvons en 2020, pendant la période du Covid. Il vit alors entre des amis, des connaissances et la rue. À la fin de cette année-là, il revient vers nous et, cette fois, nous prenons davantage de temps. Nous parlons de son séjour, de la justice, de ses enfants, du travail et de tout ce qui, entre-temps, s’est entremêlé. Pas de séjour signifie pas d’accès au travail. Pas de revenus signifie pas de logement stable. Et malgré tout, il faut conserver ses documents, se présenter aux rendez- vous et suivre les procédures.

Samir dort parfois chez d’autres personnes, parfois dehors ou sous une tente. Malgré cela, il essaie de maintenir un minimum de structure. Il se lave chez des membres de sa famille et met ses documents importants à l’abri. Mais vivre ainsi pendant des années finit par peser. Au début de l’année 2021, il a fortement maigri, a été agressé à plusieurs reprises pendant son sommeil et est manifestement épuisé. Sa famille tente de l’héberger à tour de rôle et finit par lui trouver, en avril 2022, un studio de neuf mètres carrés. Ce n’est pas grand- chose, mais il y a au moins une porte qui peut se fermer.

Au début, c’est sa famille qui paie le loyer. De notre côté, nous introduisons une nouvelle demande auprès du CPAS. Elle est refusée et nous allons devant le tribunal du travail. Entre la demande et le jugement final, il s’écoule presque un an. Le juge tient compte des conditions particulièrement précaires dans lesquelles Samir a vécu et lui accorde finalement une aide financière.

Ce petit studio change beaucoup de choses. Samir peut de nouveau dormir, ses documents restent au même endroit et il peut mieux organiser son suivi médical. Il y a aussi de nouveau de la place pour ses enfants dans sa vie. Nous faisons appel à un service de médiation familiale afin de rétablir prudemment le contact. Au départ, les choses bougent peu. Puis sa mère décède. Ses enfants viennent à l’enterrement avec leur mère. Les anciens partenaires se reparlent et, à partir de ce moment-là, des arrangements se mettent en place. Samir voit régulièrement ses enfants, paie une pension alimentaire et participe de nouveau à leur éducation.

Entre-temps, un dossier judiciaire suit également son cours. Pour des faits datant de 2018,
Samir s’est vu imposer plusieurs conditions, dont le suivi d’une thérapie de groupe. Suivre une thérapie de groupe lorsque l’on vit dans la rue et que l’on ne sait pas où l’on dormira le soir s’avère difficile à tenir. En 2022, il comparaît de nouveau devant le tribunal de l’application des peines. Nous expliquons ses conditions de vie. Le tribunal reconnaît que la thérapie imposée était difficilement réalisable dans une telle situation et une alternative est recherchée. Samir commence des entretiens individuels avec une psychologue de la FAMD.
Il se rend assidûment à ses rendez-vous, tout comme à ceux avec son assistante de justice. Aujourd’hui, il n’est plus soumis à aucune condition judiciaire.

Lorsqu’un peu de stabilité revient enfin, Samir veut surtout travailler. Il nous demande régulièrement s’il existe une possibilité de faire du bénévolat ou de travailler dans le cadre d’un Article 60. Nous essayons, nous l’inscrivons chez HOBO et cherchons des possibilités, mais nous nous heurtons chaque fois au même obstacle : son statut de séjour.

Nous poursuivons donc les démarches. Comme Samir a deux enfants belges et qu’il assume de nouveau concrètement son rôle de père auprès d’eux, nous introduisons une demande de regroupement familial sur la base de sa parentalité. Mais, avant cela, il lui faut des documents d’identité algériens. D’abord une carte d’identité algérienne, ensuite un passeport. Rien que cela prend environ quatre mois. Quatre mois pour obtenir les documents permettant simplement d’entamer la véritable procédure.

Nous introduisons ensuite le dossier. Et nous attendons de nouveau. Six mois, cette fois. Samir demande régulièrement quand nous aurons des nouvelles. Nous ne le savons pas. L’avocat ne le sait pas non plus. Après six mois, la décision tombe : refusée. Nous introduisons un recours. Et l’attente recommence.

Sur papier, tout cela paraît assez clair : demander un document, introduire un dossier, attendre une décision et, si nécessaire, introduire un recours. Dans une vie humaine, cela se vit autrement. Ces six dernières années, nous avons rencontré des avocats, constitué des dossiers, été devant différents tribunaux, organisé une médiation familiale, maintenu les contacts avec la justice et les services d’aide, et tenté de stabiliser sa situation sociale et médicale. Nous avons été présents à des moments importants de sa vie, jusqu’à l’enterrement de sa sœur.

Beaucoup de choses se sont passées et, en même temps, l’essentiel ne change pas.

Cela fait quelque chose à Samir. Et cela fait aussi quelque chose à notre relation. Lorsque, pendant des années, on avance ensemble sans que le droit de séjour n’arrive jamais, les questions commencent à surgir. « Est-ce que tu es vraiment un bon travailleur social ? », me demande-t-il parfois. Ou : « Est-ce que mon avocat est compétent ? » Est-ce qu’on a vraiment tout essayé ? Est-ce qu’il ne faudrait pas chercher quelqu’un d’autre ?

Je peux difficilement lui en vouloir. De mon côté, je vois six années de travail. De son côté, il voit surtout qu’il n’a toujours pas le droit de travailler et que son avenir dépend encore d’une procédure sur laquelle il n’a pratiquement aucune prise.

Parfois, je suis réellement inquiet pour lui. J’ai peur qu’à un moment donné, il perde complètement courage et qu’il se fasse du mal. Ou qu’il parte simplement, fatigué de l’attente et des procédures. Peut-être réapparaîtra-t-il quelques années plus tard.
Seulement, je ne sais pas ce qu’il restera alors à reconstruire.

Cela me touche aussi parce que Samir n’est pas, pour moi, un homme venu d’un autre monde. Nous avons presque le même âge. Nous aurions, pour ainsi dire, pu être assis sur les mêmes bancs d’école. Il a grandi ici, il est allé à l’école ici, il a travaillé ici, dansé ici, eu ses enfants ici. Sa famille et ses amis vivent ici. Lorsque nous marchons ensemble dans Bruxelles, nous croisons encore régulièrement des gens qui le connaissent d’autrefois.

Je comprends que le droit de séjour obéisse à des règles et à des procédures. Mais je vois aussi ce qui se passe lorsqu’une procédure de ce type s’étire pendant des années. Une personne ne peut pas travailler, peut à peine faire des projets et reste dépendante des autres, alors qu’elle voudrait précisément sortir de cette dépendance. Des mois pour obtenir des documents, six mois pour recevoir une décision, un refus, puis de nouveau l’attente d’un recours.

Samir a commis des erreurs. Il les a aussi prises en charge. Il a rempli ses obligations vis-à vis de la justice, prend soin de sa santé, a renoué avec ses enfants, dispose d’un logement et veut travailler. Pourtant, sa vie reste en grande partie à l’arrêt depuis des années.

Nous continuons donc : chez l’avocat, au rendez-vous suivant, vers le recours. Mais il m’arrive de penser qu’entre-temps, nous sommes surtout occupés à limiter les conséquences d’une procédure qui, elle-même, provoque de plus en plus de dégâts.

Samir n’attend depuis longtemps plus seulement des papiers.

Il attend de pouvoir enfin reprendre sa vie.